A la croisée des chemins avec Enig Marcheur

Publié le par Sébastien

Roman d’anticipation. L’Apocalypse, la fin du monde, le Grand Boum... Vous trouverez autant de noms pour « La Révélation » que d’époques, de peuples ou de religions. Crainte, fantasmée, attendue puis sans arrêt repoussée, la fin du monde a nourri la littérature depuis l’aube de l’écriture, lui offrant quelques textes d’anthologie, de « L’Apocalypse » de Saint Jean à « La Route », de McCarthy, en passant par les écrits d’HG Wells, Pierre Boulle ou Will Self.

Une littérature foisonnante, brillante, originale mais qui n’a jamais été aussi radicale que le texte « Enig Marcheur », de Russell Hoban.

Côté histoire, on ne crie pas au génie : plusieurs milliers d’années après l’apocalypse nucléaire, le Grand Boum, hommes et bêtes survivent tant bien que mal dans un milieu hostile où la langue n’est qu’un souvenir, la vie qu’un danger.

C’est dans ce monde où le sursis est la règle qu’Enig, 12 ans, va décider de coucher par écrit les aventures de sa vie, sa quête de la vérité sur « l’époc d’entend » et ceux qui ont accouché du « Sale temps ».

Le génie d’Hoban, qui a rédigé Enig en plein période de Guerre Froide, c’est la langue, ce choix mûri, assumé et travaillé de voir le monde à travers le regards et les mots d’un enfant. C’est la naissance du Parlénigm, plus patois que langue. C’est aussi l’épreuve que doit passer le lecteur pour s’approprier le chef d’œuvre d’Hoban, ce qu’explique très bien Will Self dans la préface (à lire après le texte d'Hoban !) du livre édité par Monsieur Toussaint Louverture :

« Enig Marcheur est un livre difficile à lire – inutile de le nier. En obligeant le lecteur à ralentir, Hoban n’accorde nulle faveur à son texte, tout en lui témoignant le plus grand des respects (…)Enig s’adresse à nous avec son jargon à la fois parlé et écrit depuis l’aube de la culture lettrée ; et c’est dans la crudité furieusement phonétique de son orthographe que gît la vigueur de son accès à l’existence : Enig lutte pour faire émerger un sens d’une langue incomplète, et, ce faisant, exige que nous fassions de même ». Will Self

 

Passé cet écueil salutaire, « Enig Marcheur » propose une réflexion sur la religion, la politique, les pouvoirs et l’espoir ; des thèmes qui trouvent le même écho aujourd’hui que lors de sa première publication, en 1980. Hoban s’affranchit des codes en s’affranchissant de la langue. C’est aussi un acte de liberté, de lutte contre l’inéluctable.

 

Enig Marcheur est un livre indispensable. A hauteur d’enfant. A hauteur d’homme.

 

Un mot, enfin, sur la traduction de Nicolas Richard : bravo ! Traducteur des auteurs « difficiles » (Pynchon, Hunter S. Thompson, Powers), au même titre de Claro, l’homme s’est attaqué là tout simplement à une nouvelle langue. Et a donc dû créer de toute pièce, à partir du français, les mots d’Enig. Ce livre, c’est aussi le sien, avec quelques moments de poésie pure, au-delà du temps et des règles :

« A lors mest venu à l’espryt de la musique ou l’ydée de musique je gnore ce que cété et si je saye de l’en tendre main tenant je peux pas je sais just que je l’ai tendu à ce moment là. Cété au temps des couleurs que des sons sauf que si je saye de voir les couleurs main tenant je peux pas. Les sons et les couleurs elles se mettent en meuve ment et j’ai cru pouvoir bouj avec ».

 

Russell Hoban (trad. Nicolas Richard), Monsieur Toussaint Louverture, 20 €.

Pour accompagner cette lecture rare, il faut un chef d'oeuvre, qui bouscule l'esprit en même temps que les mesures. Voici "Paranoïd Androïd", issu d'OK Computer de Radiohead : http://www.deezer.com/track/3129322

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